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L'histoire et le patrimoine des entreprises : un atout pour fédérer les salariés et les actionnaires
Janvier 2026
L'expert
“Derrière les traits sensibles du paysage, les outils ou les machines, derrière les écrits en apparence les plus glacés et les institutions en apparence les plus complètement détachées de ceux qui les ont établies, ce sont les hommes que l’histoire veut saisir. Qui n’y parvient pas ne sera jamais au mieux qu’un manœuvre de l’érudition. Le bon historien, lui, ressemble à l’ogre de la légende. Là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son métier”[1]. Dans cet extrait, l’historien Marc Bloch (1886-1944) insiste sur l’idée que l’objectif premier de l’historien est de replacer l’homme au cœur de l’histoire froide et aseptisée des machines et des institutions. Il en est de même pour l’histoire des entreprises et c’est un positionnement stratégique de plus en plus plébiscité par les entreprises elles-mêmes. En effet, elles ne s’intéressent pas simplement à leur histoire pour augmenter leur clientèle mais aussi pour fédérer en interne les salariés mais aussi les actionnaires. Cependant, cette mise en valeur de l’histoire et du travail des salariés est un phénomène très récent. Effectivement, les entreprises, leur fonctionnement et leur structure ont été profondément métamorphosés ces dernières années par la mondialisation et la financiarisation de l’économie, ou encore par l’émergence de l’Intelligence Artificielle, contribuant ainsi à une certaine déshumanisation des relations de travail[2]. Certaines entreprises ont conscience de ce phénomène et choisissent de puiser dans leur histoire et leur patrimoine pour édifier des ponts entre les pôles à la direction de l’entreprise et les salariés.
En effet, l’histoire et le patrimoine de l’entreprise sont développés et construits comme des vecteurs de culture d’entreprise utilisés tant en externe auprès des consommateurs, qu’en interne envers leurs collaborateurs. Comme l’exprime Christian Schneider[3], lorsqu’une entreprise possède une forte culture c’est que son histoire est omniprésente sans forcément l’être de façon explicite. L’histoire permet de transmettre un grand nombre de valeurs qui ont pour but de véhiculer une image stable de l’entreprise. L’objectif est de permettre aux employés et aux actionnaires d’avoir une confiance dans l’entreprise. Développer cette confiance et cette forme de sécurité est primordial pour les entreprises car c’est grâce à cela que les actionnaires vont placer des capitaux et que les employés vont investir une force de travail dans l’entreprise. La culture d’entreprise[4] basée sur l’histoire est puissante et elle doit permettre d’éviter ou de temporiser les clivages qui peuvent s’installer entre la hiérarchie et les employés d’une entreprise.
Aussi, valoriser l’histoire et le patrimoine des entreprises est un levier pour unir les collaborateurs autour de valeurs communes et d’une vision, permettant aux salariés de donner du sens à leurs missions au sein de l’entreprise, en replaçant l’humain mais surtout les salariés au cœur de l’histoire de l’entreprise. Évoquer son histoire et son patrimoine est pour une entreprise le moyen d’apporter une reconnaissance aux salariés en rendant hommage et en valorisant les générations précédentes de salariés et de collaborateurs qui sont à la source d’innovations, de créations et d’inventions qui ont pu métamorphoser l’entreprise. De la même manière, valoriser son patrimoine matériel ou immatériel est un moyen de fédérer les salariés autour d’un patrimoine et d’une histoire commune, car en mettant en exergue les savoir-faire uniques qu’elle détient, l’entreprise valorise ceux et celles qui les font perdurer. En effet, les savoir-faire ont une image extrêmement positive et valorisée dans la société française et même à l’international car ils sont gage d’authenticité et de typicité d’un produit et d’une activité, dans un contexte de mondialisation et de désindustrialisation. En entretenant cette reconnaissance, l’entreprise s’assure de se démarquer de la concurrence en insistant sur la particularité et la spécificité des gestes techniques de ses salariés. Dans la même veine, c’est la raison qui peut amener certaines entreprises à développer un tourisme de savoir-faire[5], où les salariés eux-mêmes présentent à un public toujours plus nombreux[6], leur entreprise, son histoire et les spécificités de leurs métiers et de leurs savoir-faire. Ce type d’initiative permet de renforcer les liens unissant les salariés à leur entreprise, permettant de susciter chez ses derniers un sentiment de fierté et de reconnaissance pour leur travail et pour leur entreprise.
Enfin, valoriser l’histoire et le patrimoine transmet une image positive de l’entreprise, donnant aux actionnaires l’envie d’investir dans une histoire[7] qui a des valeurs fortes, une histoire et un patrimoine important. Par ailleurs, c’est le genre de projet qui peut convaincre plus aisément des petits investisseurs que des grands. L’objectif est aussi de jouer sur le capital émotionnel des actionnaires en les incitant à délaisser leur caractère rationnel dans un contexte d’incertitude. L’histoire et le patrimoine peuvent ainsi renforcer le capital sympathie d’une entreprise et peuvent pousser de plus en plus d’actionnaires à investir du capital dans l’entreprise. Les valeurs transmises grâce à l’histoire sont gages d'assurance, de confort et de stabilité et donnent un sens à l’entreprise. Plus les conjonctures économiques sont défavorables et les crises au sein des entreprises nombreuses et plus le besoin de croire en des valeurs communes augmente. L’histoire se révèle être une source intarissable pour les entreprises, dans laquelle elles peuvent puiser sans limite pour développer de nouvelles valeurs et réunir employés et actionnaires autour d’elles[8].
[1] Marc BLOCH, “Apologie pour l’histoire”, L’Histoire, la Guerre, la Résistance, Paris, Gallimard, 2006, p. 866.
[2] Eric JACQUEMET, “retrouver l’entreprise, communauté humaine”, L’homme au cœur de l’entreprise le secret du succès, 2011, Paris, Eyrolles, p. 94.
[3] Christian SCHNEIDER, “Arme stratégique pour l’entreprise, son histoire”, Communication et organisation, n°7, 1995, mis en ligne le 26 mars 2012, consulté le 24 juillet 2025, URL : http://journals.openedition.org/communicationorganisation/1771.
[4] La culture d’entreprise correspond à un ensemble de valeurs, de connaissances et de comportements partagés par la plupart de ses membres. Le but de la culture d’entreprise est de faciliter le fonctionnement de l’entreprise en s’appuyant sur des aspects informels véhiculés par l’entreprise.
[5] Le tourisme de savoir-faire correspond à la découverte des techniques, des métiers, des traditions et du fonctionnement d'une filière artisanale ou industrielle à travers les visites d'entreprises et d'ateliers.
[6] En 2024 près de 22 millions de visiteurs ont été accueillis dans plus 4 000 entreprises françaises.
[7] Michel ALBOUY, “Les histoires racontées aux actionnaires”, Revue française de gestion, n°159, 2005. Mis en ligne en 2005, consulté le 19 mars 2025. URL: https://shs.cairn.info/revue-francaise-de-gestion-2005-6-page-213?lang=fr.
[8] Christian SCHNEIDER, op. cit.
Date de parution : Janvier 2026